Pàgines

dijous, 21 de juny del 2012

Istanbul segons Pierre Loti

Oh ! Stamboul ! de tous les noms qui m’enchantent encore, c’est toujours celui-là le plus magique. Sitôt qu’il est prononcé, devant moi une vision s’ébauche : très haut en l’air, et d’abord dans le vague des lointains, s’esquisse quelque chose de gigantesque, une incomparable silhouette de ville. La mer et à ses pieds ; une mer que sillonnent par milliers des navires, des barques, dans une agitation sans trêve, et d’où monte une clameur de Babel, en toutes les langues du Levant ; la fumée flotte, comme un long nuage horizontal, sur l’amoncellement des paquebots noirs et des caïques dorés, sur la foule bariolée qui crie ses transactions et ses marchandages ; l’incessante fumée recouvre tout se son voile. Et c’est là-, bas, au-dessus de ces buées et de ces poussières de houille, que la ville immense apparaît comme suspendue. En plein ciel clair, pointent des minarets aussi aigus que des lances, montent des dômes et des dômes , de grands dômes ronds, d’un blanc gris, d’un blanc mort, qui s’étagent les uns sur les autres comme des pyramides des cloches de pierre : les immobiles mosquées, que les siècles ne changent pas ; -plus blanches, peut-être, aux vieux âges, ces mosquées saintes, quand nos vapeurs d’Occident n’avaient pas encore terni l’air alentour et que les voiliers d’autrefois venaient seuls mouiller à leur ombre, mais pareilles toujours, et depuis des siècles couronnant Stamboul de leurs mêmes coupoles géantes, lui donnant cette même silhouette unique, plus grandiose que celle d’aucune ville de la terre. Elles sont l’immuable passé, ces mosquées ; elles recèlent dans leurs pierres et leurs marbres le vieil esprit musulman, qui domine encore là-haut où elles se tiennent. Si l’on arrive des lointains de Marmara ou des lointains d’Asie, on le voit émerger les premières hors des brumes changeantes de l’horizon ; au-dessus de tout ce qui s’agite de moderne et de mesquin sur les quais et sur la mer, elles font planer le frison des vieux souvenirs, le grand rêve mystique de l’islam, la pensée d’Allah terrible et la pensée de la mort…

De "Constantinople en 1890". A: Voyages (1872-1913), de Pierre Loti. Bouquins. 1991

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