Il règne à Bénarès une ambiance de méditation et de prière qui vous porte, comme disent les Sages de la petite maison du silence ; c’est vrai ce qu’ils affirment, que même après un court séjour on n’est déjà plus celui qu’on était à l’arrivée. Et pourtant nulle part la fantasmagorie de ce monde n’est plus charmeuse ; nulle part la forme n’est plus troublante, ni la chair plus tentatrice ; entre l’appel d’en bas et l’appel d’en haut, il y a une lutte qui déséquilibre.
Et les trompes sacrées sonnent dans tous les sanctuaires, les tam-tams énormes font leur bruit d’orage ; matin et soir, aux heures de Brahma, le fracas des musiques religieuses domine le croassement éternel des corbeaux, épandus en nuages autour des pyramides rouges.
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Presque toutes les rues viennent aboutir au Gange, et là, elles s’élargissent, elles s’éclairent ; là, c’est tout à coup la magnificence , les palais, la lumière à flots. Pour le Gange, on a fait, d’un bout à l’autre de la ville, ces escaliers pompeux qui permettent de descendre en tout temps jusqu’aux eaux saintes, même aux périodes de sécheresse où elles sont si basses, comme en ce moment, et découvrent les ruines ensevelies dans leur lit profond. Et, à toutes les étages des marches, on a construit ces petites guérites de granit, comme de chapelles, où sont reproduits les différents dieux des temples, mais en réduction et avec des formes très massives, pour résister à l’effort des eaux qui chaque année, á la saison des pluies, les submergent longuement.
Ce fleuve, c’est toute la raison d’être, toute la vie de Bénarès. Du fond des palais ou des jungles, de partout, on vient pour mourir sur ces bords sacrés ; des vieillards, des malades s’y font apporter de loin, accompagnés de leur famille, qui, après leur mort, ne s’en va plus. Et ainsi la ville, qui a déjà trois cent mille âmes, se peuple chaque année davantage ; elle est, pour tous ceux qui sentent approcher leur fin, l’objectif, le lieu ardemment rêvé…
Oh ! mourir à Bénarès ! Mourir au bord du Gange, avoir là son cadavre baigné une suprême fois, avoir là sa cendre jetée !...
De "L'Inde (sans les anglais)". A:
Voyages (1872-1913), de Pierre Loti
. Bouquins. 1991